Carlos Saura

Je lis dans une interview que Jean Lecoultre dit que la vie est terrible. J’ignore quels drames Jean a pu vivre depuis que nous nous sommes connus à Madrid, dans les années 50, et avons collaboré ensemble — alors que j’étais photographe — à une exposition sur l’Art Fantastique réalisée à Madrid. C’étaient des années de dictature militaire, des années difficiles pour les Espagnols qui désiraient ardemment s’exprimer en toute liberté, des années de répression et de torture. Il me paraissait alors un homme timide, mais optimiste.

Portrait de Jean Lecoultre par Carlos Saura, Madrid 1951

Dans la Galerie Clan de la rue Espoz y Mina, de Madrid, tenue par l’anarchiste aragonais Tomés Seral, nous exposions nos œuvres, et il existe un catalogue que j’ai illustré avec mes photographies ; sur l’une d’elles, il est là, avec son regard innocent.

Tandis que je parcourais la ville en motocyclette, prenais des photos et faisais des études d’ingénieur, eux : Jean Lecoultre et mon frère Antonio, travaillaient dans le petit atelier construit dans le patio-jardin de la maison de mes parents. Jean venait souvent nous voir alors que ma mère laissait courir ses doigts sur les touches du piano, interprétant des airs romantiques. Et pendant que je me préparais — je ne le savais pas alors — à faire un jour du cinéma, eux, les peintres, parvinrent à une liberté enviable en fuyant le réalisme brutal qui nous opprimait, en recherchant de nouveaux chemins et en regardant vers le lointain.

Cette exposition de la Galerie Clan fut un prétexte pour attaquer la dictature et exprimer nos désirs ardents de liberté. On pouvait y voir, dans une vitrine, la main pleine de trous par lesquels sortaient les fourmis d’Un chien andalou de Luis Buñuel. Il manquait les fourmis qui, selon mon ami Sanchez Vidal, expert en Buñuel, avait été envoyées à Buñuel depuis la sierra de Guadarrama de Madrid d’où elles étaient originaires..

Du Jean qui peignait tourné vers le passé, sous l’influence de Paul Klee, à celui des œuvres d’aujourd’hui, de nombreuses années se sont écoulées ainsi qu’une longue réflexion sur la vie. Maintenant, je vois ses tableaux traversés par la douleur et l’angoisse, où l’horreur du quotidien porte le masque du fantastique. C’est un monde que je connais à travers mes peintres favoris : Goya Francis Bacon et mon frère Antonio, qui était plus optimiste et plus vital.

J’ai revu Jean Lecoultre après plusieurs années d’absence à Madrid, lors du paradigmatique an 2000. Le même visage affilé, le même regard bleuté et marine d’un personnage mélancolique et romantique sorti des brumes. Je l’ai vu rire de bon cœur pendant que nous refaisions le monde au Meson de Fuencarral, près de Madrid, en compagnie de Pierre Canova, de ma sœur Maria Angeles les et avec cet ami commun africain et méditerranéen, Emilio Sanz de Soto, qui était également à la Galerie Clan dans les années 50. Le destin nous permet parfois de rencontrer le passé vivant et faire surgir de celui-ci, comme un miracle, l’étincelle qui un jour jaillit.

Dans cette toile d’araignée que tisse la vie, il y a une place pour ce Jean Lecoultre tendre et sensible au regard bleuté, marine et doux, qui s’exprime maintenant avec violence — violence peut-être réveillée par un mauvais rêve — , dans cet univers de vêtements froissés, torturés et à peine endormis ; ombres d’êtres humains, intérieurs et fenêtres viscérales qui appartiennent à un monde qui me fait peur, plein de présages et d’obscurités ; cauchemars que la main du peintre recrée pour nous dire que la vie en est un, mais bien d’autres choses aussi.

La réalité nous montre que ces présages de Jean sont le reflet de nos inquiétudes les plus obscures : images dans lesquelles la nuit obscurcit le jour et où la mort, l’incompréhension et la peur d’une catastrophe incommensurable laissent peu de place à la réflexion et au bon sens, en oubliant trop souvent que nous ne sommes pas là seulement pour vivre, mais aussi pour vivre ensemble.

Nous nous sommes tous déjà perdus dans les secrets des miroirs, et c’est peut-être pour ça que les dessins et les peintures de Jean me perturbent et m’inquiètent. Cet homme sans visage, mais avec un chapeau de gangster, sorti d’un film des années quarante et dont le visage a été effacé d’un coup de feu. Est-ce moi ? Est-ce Jean ? Est-ce un ami ? Peut-être un inconnu ? La femme voilée et l’homme qui a perdu ses traits et qui s’intègre à la terre en emportant avec lui ses obsessions entre cheveux, poils d’animal, pailles et herbes, assis dans un fauteuil en cuir. S’agit-il de nous ? Jean, qui a traversé différents mondes, semble arriver à la conclusion que la vie se défait avant l’heure. Il m’est difficile de partager son pessimisme : par ascendance génétique et méditerranéenne, peut-être par commodité, je préfère partager ma vie le moins possible avec ce frère jumeau que nous portons tous en nous, et qui de temps en temps impose sa présence dans nos rêves et nos cauchemars. Face à l’inconnu, face à la mort et au néant, nous manquons de ressources. Les religions nous ont trompés en nous promettant des paradis qui n’existent pas, et les idéaux traînés par les grands mots ont provoqué — et provoquent encore — guerres, morts et destruction. Notre pessimisme est largement compensé quand nous nous apercevons que c’est dans la vie même que réside le mystère des mystères : une vie incessible, pleine de regards, de souvenirs, de passions et aussi de douleur et de mort, mais qui nous maintient curieux et alertes.

Jean nous dit — aussi — que nous sommes les objets qui nous entourent ils nous marquent, nous définissent et nous accompagnent. Un rideau, un magnétophone, une chaussure, des chaises, des fauteuils, des lits et des tables, n’importe quel objet peut devenir menaçant si une lumière précise les illumine, et un peintre talentueux est capable de s’employer entièrement à nous montrer, à travers son regard affligé, le cruel miroir où se reflète notre image.

Carlos Saura

Carlos Saura est l’un des grands réalisateur de cinéma espagnol

Texte publié dans le catalogue de l’exposition Jean Lecoultre au Centro Culural Duque à Madrid et au Centre d’art présence Van Gogh à St-Rémy-de-Provence en 2002. ©Ediciones de Umbral