Christophe Gallaz

Le sang


L’œuvre de Lecoultre exprime une certitude : ce qui domine politiquement et culturellement le monde est un faux, et cette circonstance fait saigner.

Il y a du sang partout. La planète saigne à force d’être ravagée. D’innombrables corps de femmes, d’hommes et d’enfants saignent en tous lieux. Le sang ruisselle dans nos conversations. Les journaux et la télévision s’en abreuvent. Mais ce n’est pas ce saignement-là que Lecoultre cherche à désigner. Ce saignement-là, même incommensurable et terrifiant, est d’ordre anecdotique. C’est un contexte. Il nous entoure. Ce n’est pas le saignement qui nous évide. Lecoultre veut désigner celui qui se produit à l’intérieur de notre être, et même à l’intérieur des choses qui nous environnent, en conséquence du faux dont nous les victimes journalières.

Cette intention spécifie l’art de Lecoultre. Celui-ci sollicite l’intelligence, qui distingue et relie, mais non la sentimentalité, qui confond dans une impression molle. La sensibilité de Lecoultre est son catalyseur personnel informulé. Elle suscite son geste de peindre ou de dessiner, mais ne le dicte pas. Dans ses tableaux et ses dessins achevés, ce n’est pas elle qu’il propose principalement à l’échange. Il ne cherche pas à représenter ce que quiconque ressent confusément du monde à force d’y vivre. Il ne vise pas à la confirmation, qui rassure ses destinataires quoi qu’elle leur transmette. Il vise à l’hypothèse qui pousse à réarticuler inopinément la compréhension du dispositif. Lecoultre s’efforce de rénover constamment sa combinaison de certaines causes et d’un effet particulier, qui est le saignement secret des êtres et des choses.

Cette démarche relève de l’essai, au sens où l’on entend ce mot en littérature. Elle requiert des outils d’inventaire et de raisonnement. Lecoultre affine ceux-ci par sa fréquentation des livres, des journaux, de l’ceuvre accomplie par d’autres artistes, et des conciliabules avec ses amis. Il cherche en ces occasions la possibilité d’étayer les corrélations qui produisent, selon lui, le saignement secret des êtres et des choses. La lumière visitant son travail est moins celle du jour naturel que celle de la 15 déduction mentale et de l’idée, et les seuls crépuscules qui rayonnent dans ses tableaux et ses dessins sont ceux de l’humain dévasté par lui-même.

L’art de Lecoultre n’est pourtant guère cérébral. Il est campé dans la matière. Lecoultre fait de celle-ci son moyen de démonstration. Il ne représente pas fidèlement les apparences du quotidien que notre œil a durablement définies, afin de paresser plus sûrement. Il ne figure pas le contour et l’épaisseur intacts des silhouettes et des objets qui sont devenus notre habitude. Il trafique, de façon calculée, tout ce que les codes du réalisme lui commanderaient de préserver intégralement. Il ne défigure pas ce matériau entièrement. Il le fragmente, l’étire ou le dissout en partie, et l’ordonne hors des canons ordinaires. Ainsi le spectateur de ses tableaux et de ses dessins se trouve-t-il en présence de repères identifiables et néanmoins bouleversés. Leur signification coutumière est déplacée devant lui de manière qu’advienne, sous ses yeux rouverts, la vision du saignement secret des êtres et des choses.

Le travail de Lecoultre n’est pas un combat. C’est un constat. Ce serait un combat si son auteur spéculait sur la possibilité d’un monde vrai, ou meilleur, où rien ni personne ne saignerait plus jamais à l’intérieur de soi. Or Lecoultre est désenchanté. Mais cette circonstance ne l’embarrasse pas. Pour peindre ou dessiner, il n’y a pas besoin de souhaiter quoi que ce soit. Le moteur n’est pas dans la production d’un vœu. Lecoultre ne cherche pas à subvertir ses congénères. Il ne veut rien transformer directement. Il lui suffit de ne pas agréer le monde tel qu’il le ressent, d’en être révolté, de songer que cette situation ne changera pas dans le périmètre de sa propre expérience, et d’en éprouver un désespoir exprimable en termes cliniques.

Aussi l’œuvre de Lecoultre se développe-t-elle sans emphase. Ses tableaux et ses dessins n’enrôlent personne. Il ne cherche pas à transporter ses spectateurs. Il ne veut pas les propulser hors du monde, ni les en distancier, et moins encore les en consoler. Il s’efforce simplement de les irradier par la révélation d’un dispositif, celui-là même qui ravage le monde au point d’en provoquer le saignement secret. Il veut les informer de ce fait généralisé qui leur est tenu caché. Son entreprise est à vocation documentaire. Il veut conférer à ses tableaux et à ses dessins une clarté balistique. Ses tableaux et ses dessins sont tels qu’ils se refusent à quiconque ne se met pas en souhait de radicalité vis-à-vis de lui-même, et dans sa façon d’habiter le monde. Les tableaux et les dessins de Lecoultre ne sont pas un refuge possible pour quiconque se contenterait d’être tourInenté selon la norme. Pour faire siens les tableaux et les dessins de Lecoultre, il faut vouloir connaître son propre saignement secret.

C’est en cela que Lecoultre est moderne avec violence. Il représente dans ses tableaux et ses dessins le système qui nous capte au quotidien. Il y fait figurer les objets de notre époque mythifiés par l’industrie publicitaire, ou déchus à force de nous être familiers, qu’il juxtapose parfois à d’anciens signes évoquant la préhistoire humaine. Puis il met en scène ce matériau pour en secouer l’accueil par notre œil paresseux. Cette intention est patente. Elle conjugue entre eux les éléments variés convoqués par Lecoultre sur la toile ou le papier. Plus rien n’y figure qui puisse produire chez le spectateur un sentiment de désordre ou d’approximation. Contraints au service d’une dénonciation convergente, l’acrylique, le tissu découpé, les vieux horaires de chemins de fer ou les fragments d’aluminium en plaque sont dépossédés de leur signification première, désertent les qualités que nous leur supposons banalement, et se fondent en langage homogène.

L’œuvre de Lecoultre contient peu de durée. Elle contient des instants. Ce sont ceux que les silhouettes et les objets représentés sur la toile ou le papier ont nécessité pour se figer dans un agencement inédit, et manifester le saignement secret des êtres et des choses. Les tableaux et les dessins de Lecoultre contiendraient de la durée s’ils laissaient au spectateur la possibilité d’un recul et d’une distanciation, ou celle d’une perspective dans laquelle s’avancer et s’engloutir, comme on le fait au sein d’un paysage ouvert devant soi. Dans l’œuvre de Lecoultre, seule se perçoit la durée de sa propre maturation personnelle. Lorsqu’on est jeune, à moins de se tenir en permanence à l’orée du suicide, on aime percevoir abstraitement la fausseté de ce qui domine politiquement et culturellement le monde. On lui représente une indignation toute en métaphores et travestissements subtils. Lorsqu’on vieillit, on tergiverse moins.

Lecoultre, qui multipliait naguère les jeux de miroirs et de faux-semblants dans ses tableaux et ses dessins, y montre aujourd’hui de la viande. Cela n’atteste pas une régression de sa part vers le simplisme, mais une progression de son indignation face à la progression simultanée du saignement secret qui nous évide, êtres et choses. Son art qui jouait pour dénoncer s’est armé de son art qui dénonce en fulminant. Lecoultre serait primaire s’il fulminait sans adversaire, dans la seule ivresse du beuglement pictural. Tous ceux qui regardent ses tableaux et ses dessins les aimeraient d’autant plus. Ce n’est pas le cas. Les tableaux et les dessins de Lecoultre persistent à diviser, parce qu’ils persistent à faire méditer. Tout spectateur d’art aimerait de celui-ci qu’il l’aide à franchir plus confortablement l’existence. Il aimerait que les tableaux et les dessins de Lecoultre lui fassent un jour quelque signe d’encouragement, en lui racontant par exemple, même sous l’aspect de la plaisanterie, que le saignement des êtres et des choses n’existe pas. Cette éventualité n’est pas plausible.

Christophe Gallaz

Christophe Gallaz est un journaliste et écivain suisse.

Texte paru dans le catalogue de l’exposition Jean Lecoultre à la Fondation Pierre Giannadda, Martigny. 28 novembre 2002 – 26 janvier 2003. @ Fondation Pierre Giannadda